
Le Velcro. La superconductivité. Harry Potter. Les bonnes idées changent le monde ou font des millionnaires. Mais peut-on tous en avoir? Si oui, comment ?
Si vous étiez patron, que répondriez-vous à l'employé qui vous demanderait d'installer une douche dans son bureau? "Non", probablement.
C'est ce qu'on a répondu à l'informaticien Alan Kay, qui, dans les années 1970, jurait ne pouvoir réfléchir efficacement que sous un jet d'eau. Kay est donc allé se doucher à l'entreprise d'en face. Qui, grâce à lui, a mis au point l'ordinateur personnel. "Ils ont économisé 14 000 dollars", aurait dit Kay en parlant de ses anciens employeurs... "et perdu des centaines de millions."
Bien sûr, ça ne veut rien dire. Des histoires de génies inconnus ou méprisés, de technocrates bornés qui ont négligemment jeté des diamants bruts à la poubelle, il y en a des tas. Ce n'est pas une raison pour écouter tous les farfelus.
L'ennui, c'est que les vrais créateurs ont parfois l'air farfelu; que les bonnes idées ne se détectent pas toujours au premier coup d'oeil. Pis, on connaît mieux les façons d'extraire le pétrole des fonds marins que celles de faire jaillir une idée neuve.
Nous vivons, paraît-il, à l'ère de "l'économie du savoir"; la matière grise est devenue la principale ressource naturelle. Dans les centres de recherche universitaires, dans les entreprises, dans les studios de Hollywood, tout le monde cherche la même chose: la bonne idée. Celle qui permettra de vaincre le cancer, d'inventer les Pokémon de demain ou de rogner 3% sur le prix de revient du bouton à quatre trous.
Est-ce que ça existe, la créativité? Comment ça fonctionne? Peut-on en apprendre les règles? La stimuler? L'orienter? Plein de gens, des neuroscientistes, des psychologues, des linguistes, des sociologues, des spécialistes en gestion, travaillent à la question. Qui passionne aussi Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Réveillez votre créativité. Pensez comme Léonard de Vinci. Stimulez la créativité de votre enfant. La créativité dans l'entreprise... Interrogé sur le sujet, le site Internet de la librairie américaine Barnes & Noble a craché 1 787 titres de bouquins présentement en vente! "Il y a 20 ans, il y en aurait eu quatre", dit Serge Robert, professeur au Département de philosophie de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).
Les processus par lesquels l'esprit réfléchit, innove et invente sont étudiés depuis les années 1930. Mais comme c'est le cas pour toutes les neurosciences, la connaissance humaine sur le sujet a fait de grands bonds ces dernières années. "Bien sûr que la créativité existe, dit François Richer, neuropsychologue et directeur du Centre de neuroscience de la cognition à l'UQAM. On sait même un peu qu'elle se passe ici, dans la partie inférieure des lobes frontaux, derrière les sourcils."
On le sait grâce à l'étude des effets qu'ont des lésions neuronales sur les patients. Grâce aussi à la tomographie, par laquelle on peut voir, en direct et en couleurs, ce qui se passe dans le cerveau en action: des amas de neurones "allumés" par l'odeur du chocolat ou par un problème difficile.
"La neuroscience n'en est qu'à ses balbutiements", prévient François Richer. Mais on sait en gros que l'arrière du cerveau reçoit les perceptions et les sensations venues du monde extérieur (le feu rouge au carrefour, par exemple). La partie supérieure des lobes frontaux, elle, commande la réaction de l'organisme à ces stimuli (appuyer sur la pédale de frein). La partie inférieure se préoccupe des besoins de la personne et est le centre des idées spontanées. C'est là que mûrissent les idées.
"Tout se passe comme s'il y avait un filtre entre le conscient et l'inconscient", dit François Richer. L'inconscient est une pépinière d'idées: au contact du monde extérieur - les millions de stimuli qui nous touchent - y mijote un bouillon d'idées imprécises, la plupart probablement sans queue ni tête. À un moment, l'une d'elles, plus forte que les autres, mieux adaptée à la réalité, plus logique, pousse assez, grandit suffisamment pour écraser les autres, finit par passer à travers le filtre et émerge dans la conscience. C'est le moment où on "a une idée", sans jamais connaître toutes les autres, qui continuent à vivre dans l'inconscient.
Ce filtre est utile, il est même indispensable à la survie. Constitué de toutes les interdictions sociales, culturelles, logiques, naturelles, il permet de rejeter spontanément les comportements dangereux (avaler de l'antigel pour voir ce que ça fait...) ou inappropriés (engueuler le défunt pendant un enterrement...). Il nous permet de rester en vie, de prendre spontanément les meilleures décisions ou la meilleure route. Mais il est aussi un frein aux idées folles, neuves ou tout simplement hors de l'ordinaire.
Un indice: des personnes atteintes d'une affection dégénérative du cerveau, comme la maladie d'Alzheimer, ont, avant que la conscience s'éteigne définitivement, des sursauts d'imagination ou de créativité. Certaines, qui n'ont jamais eu la moindre velléité artistique, se mettent à peindre ou à écrire. D'autres perdent toute inhibition sociale ou langagière. Comme si leur filtre ne fonctionnait plus convenablement.
"La créativité, c'est peut-être la capacité de rendre le filtre plus poreux, de laisser passer plus d'idées", dit François Richer.
Pour y arriver, des dizaines, des centaines de techniques existent (voir l'encadré "Vous voulez augmenter votre créativité?", p. 28, et les 1 787 bouquins mentionnés plus haut!)(voir le site signalé en bas de l'article) , qui presque toutes visent à "penser autrement". Serge Robert, du Département de philosophie de l'UQAM, s'intéresse depuis des années au rôle du raisonnement dans la connaissance, à la façon dont nous associons les choses entre elles. Il distingue deux types de raisonnement.
Le premier tire une conclusion contenue implicitement dans les données de départ: a) tous les hommes sont mortels; b) Pierre est un homme; donc c) Pierre est mortel. C'est celui qu'on apprend à l'école et qu'on pratique le plus spontanément. C'est le plus logique et aussi le moins créatif.
Le second, plus créatif, consiste ni plus ni moins à additionner des pommes et des bananes. Fortement analogique, il tente, par exemple, d'appliquer les lois d'un domaine à un autre domaine et permet de tirer des conclusions très différentes des propositions de départ. "Charles Darwin, voyant des éleveurs anglais choisir soigneusement les bêtes qu'ils accouplaient pour créer des animaux plus forts, a eu l'intuition qu'un phénomène semblable agissait dans la nature", dit Serge Robert. C'est comme ça que serait née l'idée de l'évolution des espèces par la sélection naturelle.
Les historiens des sciences le savent bien: les découvreurs et les inventeurs sont souvent des transfuges, partis d'un secteur pour aller dans un autre. D'où l'importance de l'interdisciplinarité. D'ailleurs, note Serge Robert, les groupes de recherche sont de plus en plus souvent créés autour d'un problème à résoudre plutôt que par champ d'études. Pour étudier la façon dont le cerveau apprend, mieux vaut un neurologue, un psychologue, un linguiste, un éthologue et un spécialiste de l'apprentissage que cinq neurologues.
Additionner des pommes et des bananes? C'est ce qu'Edward de Bono, chercheur britannique et pape mondial de la créativité depuis 20 ans, a baptisé la pensée latérale. La pensée verticale (logique et linéaire) cherche la vérité, dit-il. La pensée latérale (qui va dans plusieurs directions) cherche la variété.
"Le secret, disait Linus Pauling, chimiste américain nobélisé deux fois, c'est d'avoir des idées, beaucoup d'idées, et ensuite de jeter les mauvaises!" Autrement dit, on ne peut laisser filtrer que les bonnes idées. Être créatif, c'est d'abord accepter qu'on en aura surtout des mauvaises!
En pensée latérale, l'important est d'imaginer toutes les solutions possibles (et surtout impossibles!) à un problème, d'inciter le cerveau à sortir des sentiers battus. Parce que l'idée la plus folle, la moins pratique, peut mener à quelque chose. C'est à Bono que l'on doit la technique du brainstorming, ou remue-méninges, utilisée (mal, paraît-il; voir l'encadré "Sachez remue-méninger!") dans les entreprises, les écoles et les centres de recherche.
Sous la houlette d'Edward de Bono, des milliers d'entrepreneurs jouent depuis des années à tourner la vie à l'envers pour voir ce qui peut en sortir. "Imaginons que nous payions nos clients pour qu'ils achètent chez nous" est une des idées de fou sorties des ateliers donnés (vendus plutôt, et fort cher...) par Bono. Ridicule, évidemment. C'est pourtant cette folie qui a engendré l'idée de fidélisation des consommateurs, articulée ensuite dans des milliers de programmes, des milles aériens à l'argent Canadian Tire. Six Thinking Hats, Teach Yourself to Think, 5-Day Course in Thinking... En 30 ans, Edward de Bono a publié de nombreux guides pratiques de la pensée latérale; des exercices de gymnastique acrobatique pour le cerveau. Avec son site Internet, son entreprise, son équipe de professeurs de pensée latérale, ses adeptes, il est un véritable gourou de la créativité. Et il a aujourd'hui des centaines de concurrents.
Patricia Pitcher, professeure d'administration à l'École des Hautes Études Commerciales de Montréal, a passé des années à étudier les méthodes de gestion de différents chefs d'entreprise, s'intéressant principalement à ceux qu'elle appelle les artistes de la gestion, ceux qui ont réussi brillamment, souvent de façon peu orthodoxe. Son livre Artistes, artisans et technocrates dans les organisations (Presses des HEC) a été traduit en plusieurs langues et repris, entre autres, aux États-Unis. Elle admet en avoir marre de toutes ces techniques de gymnastique mentale et de tout le blabla nouvelâgeux qui entoure trop souvent les questions de créativité et d'innovation. Selon elle, la meilleure façon de "gérer la créativité" consiste pour le patron à s'enlever du chemin (managing by getting out of the way). "Le truc, dit-elle, c'est de savoir reconnaître les véritables créateurs dans son équipe, de les laisser tranquilles et d'essayer de ne pas les mépriser."
"Car ils sont souvent un peu bizarres, ajoute-t-elle. Ils sont parfois à côté de la plaque, ont de mauvaises idées, des comportements un peu antisociaux. Il est facile de ne pas les respecter." Des hurluberlus? Le cliché du professeur Tournesol, distrait et déconnecté de tout ce qui ne concerne pas ses travaux, aurait-il sa raison d'être?
"Parfois, oui, dit Mihaly Csikszentmihalyi, professeur du Département de psychologie de l'Université de Chicago. Mais ils ne sont pas lunatiques: ils sont concentrés. Nuance."
Csikszentmihalyi, qui s'intéresse au sujet depuis plus de 30 ans, a mené de longues entrevues avec des créateurs importants de notre siècle issus de tous les secteurs. Parmi ses victimes: la neuroscientiste montréalaise Brenda Milner, le musicien indien Ravi Shankar, le célèbre paléontologue américain Stephen Jay Gould, le physicien John Bardeen, détenteur de deux prix Nobel de physique (celui de 1956 pour ses travaux sur les semi-conducteurs et la découverte du transistor, et celui de 1972 pour la théorie de la superconductivité), John Reed, banquier et grand patron de Citicorp.
La grande théorie de Mihaly Csikszentmihalyi: le génie n'existe pas en soi. Mozart, s'il était né au fond de la savane au 10e siècle, n'aurait probablement pas été le génie musical qu'il est devenu.
D'après Csikszentmihalyi, la créativité n'est possible que par l'interaction de trois éléments. Premièrement, un domaine de recherche, avec ses lois, ses questions, son langage (la musique, par exemple, avec son histoire et son évolution, les règles de l'harmonie, son langage écrit, ses codes). Deuxièmement, le champ (field), constitué des personnes qui travaillent dans ce domaine en ce moment (les musiciens européens contemporains de Mozart, ses professeurs, les critiques et le public, les influences que subit le jeune musicien, etc.). Et enfin, la personne elle-même.
"Même Mozart a dû apprendre le solfège, l'harmonie, les lois qui régissent le domaine qu'est la musique, dit Csikszentmihalyi. Il a aussi fallu qu'il connaisse la musique de son époque et qu'il soit reconnu par ses pairs. Enfin, pour faire Mozart, il a fallu que Mozart lui-même y mette du sien! Qu'il étudie, qu'il travaille (et fort!), qu'il consacre la plus grande partie de son temps à son travail de musicien et de compositeur."
Le fait de travailler si dur, d'être aussi accaparés par leur domaine donne aux créateurs cette réputation d'être snobs, arrogants ou bizarres, admet Csikszentmihalyi. "En fait, ils sont concentrés. Et c'est une des raisons de leur succès."
S'il y a un point sur lequel s'accordent tous les experts de la créativité, c'est bien celui-là, "le 1% d'inspiration et les 99% de transpiration" cités par Thomas Edison comme étant le secret du génie.
Daniel Paquette, le plus célèbre des inventeurs québécois, est bien d'accord. "L'inventeur n'est pas un génie, dit-il. C'est quelqu'un qui s'acharne sur un problème tant et aussi longtemps qu'il ne l'a pas résolu." À son actif, une dizaine d'inventions, du support à vélos de jardin aux gourdes pour joggers. La plus célèbre: le bras d'éloignement pour autobus scolaires. L'idée lui en est venue en 1989, après que deux enfants eurent été écrasés en traversant la rue si près du nez de leur propre autobus que le conducteur ne pouvait les voir.
Avoir l'idée de base du bras d'éloignement lui a pris 15 minutes, dit-il. Il est allé s'appuyer sur la clôture d'un terrain où dormaient quelques autobus jaunes et les a regardés. "Ça m'est venu tout seul. L'idée d'une barrière fixée au nez du véhicule et que le chauffeur pourrait déployer à volonté."
Mais tout n'est pas si simple. Après son "flash", Daniel Paquette a planché des semaines sur le problème du petit moteur nécessaire à son invention. Tout s'est réglé le jour où il est resté coincé dans la circulation derrière un autobus scolaire. "Le signal "Stop" s'est déployé sur le flanc de l'autobus qui s'arrêtait, dit-il. J'ai compris que je n'avais pas besoin d'un moteur: il y en avait déjà un, installé pour ce panneau mobile!"
Il a ensuite fallu plusieurs années pour que son idée voie le jour. "Le coroner Bouliane, responsable de l'enquête publique à ce sujet, n'a jamais voulu me recevoir, dit Paquette. Il ne voulait rien savoir des "patenteux". Sa solution à lui: l'autobus à nez plat." Il a fallu qu'un enfant se fasse tuer à Gatineau (par un autobus à nez plat!) pour que l'idée de Daniel Paquette soit finalement considérée... Son bras d'éloignement (qui ne coûte que 300 dollars à installer) est maintenant utilisé un peu partout au Canada et aux États-Unis.
Le véritable génie prend rarement la forme de flashs, dit Mihaly Csikszentmihalyi. L'éclair qui se produit soudainement sous le pommeau de la douche ou sous le pommier d'Isaac Newton est rarissime. Les véritables révolutions sont le plus souvent le résultat d'années de travail. La théorie de l'évolution par sélection naturelle n'est pas venue à Darwin dans un flash. C'est plutôt une série de petits éclairs, entrecoupés d'années de travail.
Et la seule façon de s'enfiler ainsi des années de dur labeur... c'est d'aimer ça! "La passion pour son domaine de travail et de recherche est l'ingrédient numéro un", dit-il. Aucun des créateurs qu'il a étudiés n'a jamais mentionné comme motivation première l'envie de devenir riche ou de gagner un Nobel.
Tous parlent de plaisir. Oscar Peterson soutient qu'il aurait fait de la musique toute sa vie même s'il avait dû laver des planchers pour gagner sa croûte. L'astronome Vera Rubin est devenue célèbre dans sa discipline après avoir découvert que les étoiles d'une galaxie ne tournaient pas toutes dans la même direction. Trouvaille complètement accidentelle faite alors qu'elle travaillait, par intérêt personnel et par pur plaisir, à essayer de comprendre les raisons d'obscurs mouvements d'étoiles, un sujet de recherche pas glamour pour un sou.
"La créativité personnelle ne mène pas nécessairement à la richesse ni à la célébrité, dit Csikszentmihalyi. Mais mieux encore, elle peut faire de la vie quotidienne une expérience plus vivante, plus vibrante, plus intéressante."
Léonard de Vinci. Jean-Paul Riopelle. Pablo Picasso. Federico Fellini. De nombreux vrais créateurs continuent à travailler, souvent très tard dans la vie, même après avoir reçu toutes les récompenses et la reconnaissance possibles. Car ils travaillent d'abord pour eux, pour leur propre plaisir.
Et même pas besoin d'être un artiste ou un génie pour être plus créatif. Si tout le monde n'est pas Botticelli ou Einstein, chacun peut être créatif. Même vous.
Et même moi. L'été dernier, j'ai passé deux semaines à fouiller les ressorts de ma propre créativité dans un atelier donné à Florence par deux professionnels de la création, un peintre argentin et une auteure américaine.
Florence. Peut-on imaginer plus beau lieu pour un atelier de créativité? Léonard de Vinci, Michel-Ange, Dante, Galilée y ont vécu. Le visiteur ébloui se balade en pleine Renaissance, du Palazzo Vecchio à la galerie des Offices, de la piazza del Duomo au jardin des Médicis. Même les dépanneurs ont des plafonds qui datent du 16e siècle!
Contaminés par la splendeur ambiante, les plus ignobles trucs à touristes ont un peu de classe. Comme ces tabliers de cuisine reproduisant le corps du David de Michel-Ange ou de la Vénus de Milo, transformant du coup tout cuistot bedonnant en créature de rêve...
Au menu de l'atelier: du dessin, de l'écriture, des histoires à inventer, des personnages à créer, des objets à fabriquer. Perspectives assez terrifiantes pour la handicapée manuelle que je suis, incapable de dessiner une vis ou d'emballer un cadeau d'enfant.
Et pourtant. Je me suis prise au jeu. Ce séjour à Florence est devenu, au fil des jours, un voyage intérieur. Passionnant. En deux semaines, j'ai dessiné (mal, mais qui s'en soucie?), écrit des contes pour enfants et des histoires de science-fiction, parcouru Florence à la recherche de matériaux avec lesquels fabriquer des livres, des boîtes à surprises, des costumes de théâtre.
Les seules règles de l'atelier: a) on fait tous les devoirs; b) l'erreur n'existe pas; et c) l'important, c'est le processus, pas le résultat. Le voyage, et non la destination.
Je suis rentrée avec la certitude qu'on peut faire beaucoup de choses à condition d'en avoir vraiment envie et d'y mettre le temps. Avec en tête la maxime d'Isaac Asimov, l'auteur de science-fiction: "Je peux écrire un roman sur n'importe quel sujet, à partir de n'importe quelle idée de base. Il suffit d'y réfléchir assez longtemps. Puis de travailler."
Qu'est-ce qu'un artiste? "Un insatisfait", dit Jean-Paul Allaire, psychologue et psychanalyste, spécialisé dans le traitement des artistes en panne. "L'artiste, le créateur sont des gens qui regardent le monde autour d'eux et qui éprouvent un véritable besoin de changer quelque chose. En sculpture, en musique ou en génie mécanique. Peu importe."
Les petits futés de 3M
L'entreprise américaine carbure à la créativité depuis ses tout débuts. Et ça paie!
Pas un texte important sur la créativité dans l'entreprise qui ne fasse mention de la société 3M, créatrice de milliers de produits, dont les plus connus sont le ruban Scotch Tape, les feuillets Post-it, le protecteur de tissus Scotchgard. La multinationale américaine a fait l'objet d'un ouvrage publié plus tôt cette année (The 3M Way to Innovation, par Ernest Gundling). Pourquoi? L'innovation et la créativité sont à la base des règles de fonctionnement de l'entreprise, et ce, depuis les années 1920!
Imbriquées dans la culture de 3M se trouvent des lois qui, 80 ans après leur mise en application, semblent encore impensables dans la majorité des entreprises. La règle des 30%, par exemple: 30% du chiffre d'affaires doit provenir de produits créés au cours des quatre dernières années. Il y a aussi la règle des 15%: tout employé qui voit son idée rejetée par ses patrons peut y consacrer malgré tout 15% de son temps de travail! Et les patrons n'ont pas le droit de mettre leur nez dans les travaux ainsi poursuivis.
Autre règle: on récompense tant l'échec que le succès, parce que les deux demandent autant d'inventivité et de travail. "Et parce qu'on doit avoir la chance de prouver la valeur de toute idée", disait un ingénieur de l'entreprise... en 1925. "Si l'idée est bonne, nous la voulons. Si elle ne l'est pas, nous aurons fait la preuve qu'elle n'est pas applicable."
Livio De Simone, Montréalais d'origine et ancien président-directeur général de 3M, a ainsi eu le plaisir d'avoir tort il y a quelques années en rejetant une idée qui, plus tard, a donné naissance au Thinsulate, cet isolant thermique beaucoup utilisé dans les vêtements d'hiver et de sport.
Cette attitude a permis la naissance de centaines de produits. Le plus célèbre: le Post-it, ce petit feuillet qu'on peut coller et décoller à volonté, devenu indispensable dans les maisons, les usines et les bureaux. L'histoire a commencé quand Art Fry, chercheur à 3M, en a eu marre de perdre sans arrêt les signets de son missel. Il s'est souvenu d'un collègue spécialiste des adhésifs qui avait créé par erreur une colle... qui ne collait pas. Fry s'en est servi pour mettre au point ses petits feuillets jaunes. Le service du marketing ayant décrété qu'il n'y avait rien à tirer de ce produit, Fry l'a mis en marché lui-même... à l'intérieur de l'entreprise. Ce sont donc les employés de 3M qui ont trouvé la majorité des usages possibles de ce nouveau bidule devenu un mégasuccès mondial.
Sachez remue-méninger!
Il semble qu'on utilise très mal cette manière de penser en groupe qu'on appelle le brainstorming.
Pour inventer les croustilles à saveur d'ailes de poulet et de côtes levées, pour concocter le slogan d'une campagne électorale ou pour créer un concept d'émission de télé, on "brainstorme". C'est en tout cas ce qu'on croit. Car il semble qu'on connaisse et qu'on utilise très mal cet outil, mis au point par le psychologue britannique Edward de Bono.
Le but, dit-il, est de susciter le plus de solutions possible à un problème donné. L'idée la plus absurde ou la plus impraticable peut renfermer un élément de solution ou une façon utile d'examiner un problème. Ainsi, une suggestion apparemment ridicule (payer le client pour qu'il achète chez nous) peut contenir le germe d'une excellente idée (les bons de rabais). Pour y arriver, il faut interdire toute censure ou tout jugement des idées émises. Couper la tête à tout commentaire commençant par "on a déjà essayé ça", "ça coûterait beaucoup trop cher", "ça n'a aucun sens", "j'y avais déjà pensé mais..."
Voici donc la recette du remue méninges, telle que présentée par son créateur.
- Un nombre variable de participants, de préférence entre six et quinze (une assemblée plus nombreuse peut être divisée en plusieurs groupes).
- Un président d'assemblée, dont le rôle consiste à: formuler clairement l'affirmation ou la question de départ (comment modifier le système de pare-brise et d'essuie-glaces pour empêcher la boue et l'eau de gêner la visibilité en hiver; pourrait-on inventer une cuiller conçue expressément pour mettre le sucre dans le café puis le dissoudre?); censurer la censure; ordonner la séance (faire en sorte que les gens ne parlent pas tous en même temps), tout en assurant une certaine fluidité (pas question de tour de table systématique ou d'idées exprimées dans le détail) et en empêchant les temps morts.
- Un secrétaire chargé de noter les idées émises suffisamment clairement pour qu'on puisse s'y référer plusieurs semaines plus tard.
- Un minimum de 20 minutes et un maximum de 45 minutes. Idéalement, le président d'assemblée doit annoncer la fin de la séance avant que le silence tombe ou que toutes les idées aient été énoncées.
- Une période d'évaluation de la séance et des résultats obtenus. "C'est cette évaluation qui donne toute son utilité à un exercice qui, autrement, ne serait que frivole", dit Bono. Il s'agit d'examiner soigneusement tous les matériaux amassés et d'y appliquer un raisonnement logique. Bono suggère même de répartir toutes les idées recueillies en quatre piles: a) les idées immédiatement utilisables; b) celles qu'il faut étudier de plus près; c) celles qui ouvrent la porte à de nouvelles façons d'aborder le problème et d) celles qu'on rejette. "Attention, dit-il, de ne pas conserver que les idées raisonnables ou rationnelles." Une fonction essentielle de l'évaluation est de montrer que les idées les plus folles peuvent mener à des solutions nouvelles et éminemment pratiques.
Vous voulez augmenter votre créativité?
Des trucs, des attitudes glanées ici et là dans les nombreux traités de créativité.
- Être curieux. Plus le cerveau a d'images, d'ingrédients, de connaissances, plus il peut créer d'associations. S'intéresser à beaucoup de choses, de la gastronomie marocaine à la mécanique automobile, est la meilleure façon d'augmenter son capital imaginatif. Se mettre en contact avec la musique techno, la mode africaine ou les méthodes de fabrication du plastique extrudé, ça permet d'emmagasiner des matériaux que le cerveau assemblera ensuite comme des Lego.
- Cultiver la surprise. Essayer de découvrir, tous les jours, quelque chose de nouveau ou d'inusité. Goûter une saveur nouvelle, entrer chez un disquaire pour écouter du rap ou de la musique baroque, parler avec un collègue qu'on connaît moins...
- Débrancher la censure. Comment faire pour avoir beaucoup de bonnes idées? demandait un étudiant à Linus Pauling. Réponse: "Il faut en avoir beaucoup de mauvaises." N'avoir que des bonnes idées est impossible. Il faut apprendre à tout laisser sortir. Puis à sélectionner. Si possible, avant d'avoir perdu trop de temps avec les mauvaises idées.
- Ne rien faire. Un temps d'incubation semble nécessaire à tout projet créatif. Conduire sa voiture, tricoter une écharpe ou faire la cuisine et laisser vagabonder son esprit permettent à l'inconscient d'assimiler les nouvelles données, d'effectuer un certain travail, encore bien mystérieux. Ce que le langage populaire appelle les idées qui mijotent.
- Ouvrir, fermer, ouvrir, fermer. S'ouvrir aux diverses expériences et sensations venues de l'extérieur. Puis se fermer sur soi-même, digérer cette information nouvelle et l'intégrer à sa propre façon de voir le monde. Puis se rouvrir. Puis se refermer. C'est ce que certains appellent la respiration créative...
- Faire ce qu'on aime, le plus possible. Cela semble évident. Dans les faits, quelle proportion d'une semaine passons-nous à faire ce qui nous plaît vraiment? Et même, quelle proportion de notre temps de loisirs?
quelques inventions canadiennes...
- La pomme McIntosh, par John McIntosh en 1796
- Le basket-ball, par James Naismith en 1891
- Le walkie-talkie, par Donald L. Hings en 1942
- L'encre verte pour billets de banque, par Thomas Sterry Hunt en 1862
- Le stimulateur cardiaque, par le Dr John A. Hopps en 1950
- Le système IMAX, par Grahame Ferguson, Roman Kroitor et Robert Kerr en 1968
- Le test de compatibilité de moelle osseuse, par Barbara Bain en 1960
- Les flocons de pommes de terre instantanées, par Edward A. Asselbergs en 1962
- Le langage de programmation Java, par James Gosling en 1994
- L'avion à réaction, dessiné par James Floyd en 1949
- Le plexiglas, par William Chalmers en 1931
- La main artificielle électrique, par Helmut Lucas en 1971
- L'insuline, par Frederick Banting, J.J. Macleod, Charles Best et James Collip en 1922, découverte qui a valu aux deux premiers un Nobel en 1923
- Le sac-poubelle en polyéthylène, par Harry Wasylyk en 1950
- La fermeture éclair, par Gideon Sundback en 1913
- Le microscope électronique, par Eli Franklin Burton, Cecil Hall, James Hillier et Albert Prebus en 1937
- La télévision: Reginald A. Fessenden a breveté un système de télévision en 1927
- Le soda au gingembre Canada Dry, par John A. McLaughlin en 1907
- L'ampoule électrique, par Henry Woodward en 1874, qui en a vendu le brevet à Thomas Edison
Et québécoise
- Le braille informatique, par Roland Galarneau en 1972
- La souffleuse à neige, par Arthur Sicard en 1925
- Le sucrose synthétique, par le Dr Raymond Lemieux en 1953
- Le combiné téléphonique, par Cyril Duquet en 1878
- La motoneige, par Joseph-Armand Bombardier en 1922
- Le masque de gardien de but au hockey, par Jacques Plante en 1960
Sources: Science Technology Centre (Université Carleton), CanadaInfo, Office de la propriété intellectuelle du Canada, Commission de la capitale nationale; compilation par Mary Bellis, du site About.com: http://inventors.about.com/library/weekly/aa090100a.htm
Illustration(s) :
Gratton, Jean-François; Ponopresse; Durocher, Julie
Le Britannique Edward de Bono, à qui l'on doit le brainstorming.
"L'inventeur n'est pas un génie, dit Daniel Paquette, le plus célèbre des inventeurs québécois. C'est quelqu'un qui s'acharne sur un problème tant qu'il ne l'a pas résolu."
Source :http://www.gestiondesarts.com